Madame
de Sévigné
Marie de Rabutin-Chantal qui deviendra Madame de Sévigné est née à Paris en 1626.
Femme d'esprit et de lettres elle est aujourd'hui principalement connue pour sa riche correspondance avec sa fille, la comtesse de Grignan (plus de 700 lettres).
Dans ses lettres, elle partage ses réflexions, ses amitiés et ses lectures avec de nombreux correspondants. Sa plume dépeint, avec intelligence et vivacité, la vie quotidienne autant que les grands évènements publics de son temps. Sa façon inédite de mêler l'intime et le politique fondent son originalité et son étonnante modernité.
Qui était
Madame de Sévigné ?
Orpheline à 7 ans, Marie est confiée à sa famille maternelle, les Coulanges qui va lui permettre de recevoir une éducation de grande qualité qui nourrit son esprit et aiguise sa vivacité.
À 18 ans, elle épouse Henri de Sévigné avec qui elle a deux enfants : Françoise-Marguerite et Charles. Veuve à 25 ans, elle profite dès lors d'une forme de liberté dont elle ne voudra plus se priver. Dans les salons ou à la cour, elle rencontre de grands hommes de théâtre comme Molière ou Corneille. Sa fille participe à des ballets auprès du roi Soleil.
Pourquoi écrire ?
En 1669, la fille de Madame de Sévigné, Françoise-Marguerite, épouse le comte de Grignan.
Celui-ci est nommé lieutenant-général en Provence par Louis XIV et doit retourner sur ses terres. Sa femme l'accompagne.
Pour Madame de Sévigné c'est un déchirement. Cet éloignement et cette absence sont à l'origine de son besoin d'écrire.
Elle écrit à sa fille le 5 octobre 1673 : « Je vous cherche toujours, et je trouve que tout me manque, parce que vous me manquez ».
Éric-Emmanuel Schmitt
correspond
avec la Marquise !
De l’autre côté du monde, ce 22 janvier 2026
Monsieur,
Vous voulez donc que je me présente ? Ah ! Vous êtes bien hardi : car enfin, parler de soi est une chose ridicule... et pourtant tout le monde s’y adonne avec une passion admirable. Je vais donc faire comme les autres et me prêter à votre curiosité, mais avec cette différence que je n’aurai à aucun moment la prétention de me croire un prodige.
Vous me demandez qui je suis et je vous répondrai sans détour : je suis une femme qui a beaucoup vu, beaucoup ri, beaucoup souffert... et qui a eu l’extrême faiblesse de tout écrire. Voilà mon crime, et c’est pour cela qu’on me lit.
On m’appelle Madame de Sévigné. J’ai eu l’honneur de naître en 1626, ce qui fait que j’ai connu assez d’années pour voir les hommes changer de mode, mais rarement de caractère. Je suis née Marie de Rabutin-Chantal, d’un nom assez noble pour ouvrir des portes, et d’un esprit assez vif pour éviter de les voir se refermer.
J’ai vécu dans ce Paris qui se croit le centre du monde — et qui l’est, à force de l’affirmer. J’y ai fréquenté les salons, ces charmants lieux où l’on parle de chacun avec beaucoup de délicatesse... surtout de ceux qui ne sont pas là pour répondre. On s’y adore en public, on s’y déteste en secret, et l’on s’y fait la guerre avec des sourires si polis qu’on en pourrait presque mourir de gratitude.
Quant à la Cour, ah ! Monsieur, la Cour ! C’est un pays merveilleux où l’on perd son temps avec tant d’adresse qu’on prend cela pour une occupation sérieuse. On y voit des gens prêts à mourir pour un regard du Roi, et d’autres prêts à trahir leur mère pour être placés un peu plus près de la cheminée. On y loue le matin ce qu’on déchire le soir, et l’on y a une vertu admirable : celle de n’avoir jamais tort, même quand on est ridicule.
Et moi, dans tout cela, qu’ai-je fait ?
Je n’ai pas gouverné l’État, rassurez-vous : j’aurais eu trop de bon sens pour cela.
Je n’ai pas écrit de grandes tragédies : elles se jouaient toutes seules autour de moi.
J’ai écrit des lettres. Oh ! Des lettres sans ambition, sans projet, sans gloire — enfin, c’est ce que je croyais. J’écrivais comme on respire, comme on se plaint, comme on se console. Je racontais les nouvelles, les catastrophes, les petits scandales, les grandes hypocrisies, et les mille sottises qui font tourner le monde. Je disais ce que les autres pensent tout bas, et je l’écrivais sans trop m’en apercevoir : c’est là une imprudence de femme... mais aussi un plaisir infini.
Mon grand sujet, c’était ma fille. Elle était partie en Provence, et moi j’étais restée ici, à Paris, entourée de gens qui parlent fort et ressentent peu. J’ai donc mis mon cœur dans une plume, et je lui ai envoyé tout ce que je pouvais : mon amour, mon manque, mes inquiétudes... et même mes méchancetés, car il faut bien rire pour ne pas pleurer. Je lui écrivais pour la retenir, puisque je ne pouvais pas la ramener.
On dit aujourd’hui que mon style est « naturel ». Oui, Monsieur : naturel comme une mère qui aime, comme une femme qui observe, comme un esprit qui n’a pas la patience d’être fade. Je n’ai jamais su faire ces phrases qui sentent l’effort : j’aime mieux une vérité vive qu’un compliment bien peigné.
Ainsi, si vous voulez parler de moi, ne dites pas que je suis un « auteur » : ce mot sent la pose et la vanité. Dites seulement que je suis une femme qui a eu le malheur d’avoir de l’esprit, et le pire malheur de l’avoir montré.
Me voilà donc morte, et je vous écris encore ! Vous voyez bien que je ne guéris point de cette maladie-là : l’encre me suit jusque dans l’éternité, et je vous annonce que l’on y trouve du papier pour les esprits trop bavards.
Vous me demandez comment j’ai fini : ah ! C’est une curiosité bien humaine, et je vous l’accorde, puisque vous avez eu la politesse de vous intéresser à moi quand je n’ai plus rien à vous demander.
Je suis morte à Grignan, en Provence, chez ma fille — car il fallait bien que ma vie se terminât où mon cœur avait toujours voulu demeurer. Je l’avais suivie, comme je l’avais aimée : avec excès. Paris a ses charmes, la Cour a ses vanités, les salons ont leurs beaux discours... mais tout cela n’est rien, quand une mère est loin de ce qu’elle aime.
Je n’ai point eu la mort éclatante des héros, ni la fin admirable qu’on écrit dans les livres : j’ai eu la mort des gens de chair et d’os, celle qui arrive avec une fièvre et qui vous abat sans cérémonie. On dit que ce fut la petite vérole ; d’autres parlent d’un mal prompt et violent : je n’ai pas eu le temps d’en faire un portrait fidèle, et j’en suis presque fâchée, moi qui aimais tant narrer ces choses... même les plus tristes.
J’ai quitté ce monde sans bruit, et pourtant il m’a semblé qu’on faisait beaucoup de bruit autour de moi : on a pleuré, on a soupiré, on s’est agité, puis l’on est retourné très vite aux dîners et aux nouvelles. C’est la grande habitude des vivants : ils trouvent la mort insupportable, mais ils s’en consolent merveilleusement.
On m’a mise en terre à Grignan, dans la collégiale Saint-Sauveur. L’endroit est assez convenable : j’y dors près de celle qui m’a tant fait vivre et tant fait souffrir — car aimer ainsi, Monsieur, c’est un bonheur... et c’est une fatigue.
Et maintenant, que reste-t-il de moi ?
Des lettres. Toujours des lettres ! Je croyais n’écrire que pour une seule personne, et voilà que je parle à tout le monde. Quelle plaisanterie du destin ! J’ai fui la gloire comme une indiscrétion, et elle m’a suivie comme une commère.
Par votre missive, vous venez de m’apprendre une nouvelle si extraordinaire, si peu raisonnable, que j’ai d’abord cru que vous vous moquiez de moi : on fête mon quadri centenaire, et l’on a même établi à Grignan un Festival de la Correspondance en mon honneur ! En vérité, il n’y a rien de plus plaisant que la postérité : elle prend très au sérieux ce que nous faisions sans y penser.
Me voilà donc célébrée pour avoir écrit des lettres... Voilà qu’au lieu de disparaître modestement, mes phrases se promènent, on les imprime, on les lit à haute voix, on les applaudit ! Ah, Monsieur, je vous assure que c’est une aventure bien plus surprenante que toutes celles que je connus à la Cour.
Quoi ! un festival, à Grignan, ce lieu même où je suis venue mourir d’amour et de fatigue, où j’ai soupiré en regardant les collines... On y rassemble donc les gens pour célébrer l’art d’écrire à quelqu’un ? Voilà une idée charmante, quoique dangereuse : l’on sait bien que les lettres disent souvent ce qu’on n’oserait jamais avouer en face et qu’on bouleverse parfois plus de choses avec une page bien sincère qu’avec vingt discours.
Je ris en pensant à ceux qui m’ont connue : ils m’auraient dit, avec cet air supérieur qui ne coûte rien : « Madame, vos lettres sont fort aimables, mais ce ne sont que des bagatelles. » Bagatelles, oui... mais des bagatelles qu’on fête des siècles plus tard !
Et l’on choisit Grignan ! Ce château qui m’a donné tant de joies et tant de tourments. Je vois d’ici les allées, les pierres blondes, ce soleil de Provence qui vous fait croire que tout va mieux... et qui n’empêche pas le cœur de se briser, quand il lui en prend fantaisie. Ce lieu était mon exil et mon refuge : à présent, il devient mon emblème.
Si l’on me demande ce que j’en pense, je dirai ceci : je suis touchée que l’on aime encore les lettres, en un temps où l’on veut tout aller vite, tout dire en peu de mots, et surtout ne rien sentir trop longtemps. Car enfin, une lettre, c’est du temps donné, de l’attention, une présence qu’on fabrique mot à mot quand on ne peut pas être là. Si l’on célèbre cela, alors je consens volontiers à être célébrée.
Mais je vous prie d’une chose : qu’on ne fasse pas de moi une statue froide. Je n’ai jamais été de marbre. Qu’on me lise en riant, en soupirant, en s’étonnant — qu’on y trouve une femme vraie, parfois excessive, souvent tendre, et assez moqueuse pour supporter le monde.
Et si, dans ce festival, quelqu’un écrit à ceux qu’il aime, au lieu de se contenter de les oublier poliment... alors, Monsieur, je vous assure que je serai très contente, même de ce côté-ci du monde.
Adieu, Monsieur. Je vous laisse : on m’appelle — peut-être pour une conversation céleste, où l’on ne médit pas... ce qui serait, je vous avoue, une grande punition.
Morte mais encore bien vive, je suis, avec un étonnement qui ne finit pas,
Madame de Sévigné
Lettre reçue et transcrite par Éric-Emmanuel Schmitt.
Madame de Sévigné
à Grignan
Elle correspond avec sa fille deux ou trois fois par semaine.
Installée à l'hôtel Carnavalet à Paris, elle séjourne à trois reprises au château de Grignan, pour une durée totale de quatre ans.
Elle découvre la Provence et passe du temps auprès de sa fille et de ses petits-enfants. Il lui faut près de deux semaines pour descendre de Paris.
Elle prend le bateau, la litière, une fois elle chavire dans le Rhône du côté de Tain où elle est repêchée par des mariniers !
Madame
de Sévigné
à travers sa
correspondance
Au fil de sa correspondance, on découvre une femme instruite et indépendante, gérant ses affaires, conseillant ses proches et voyageant souvent seule.
Curieuse de tout, elle aborde politique, littérature, religion, philosophie, mais aussi les potins, la mode et la beauté.
Ses lettres, pleines d’humour, brossent des portraits vifs et sans complaisance de ses contemporains, relatent les grandes affaires de son temps et font revivre le quotidien d’une famille du XVIIᵉ siècle, entre joies et tragédies. À travers ses questions et ses remarques, elle esquisse le portrait d’une société allant des nobles de Provence aux salons parisiens.
Madame de Sévigné meurt le 17 avril 1696 au château de Grignan, où elle repose dans le caveau des Adhémar.
Une œuvre née après sa mort
Ses lettres, jamais publiées de son vivant, paraissent pour la première fois grâce à son cousin Roger de Bussy-Rabutin, qui les intègre à ses Mémoires et Lettres. Diffusées sans l’accord de la famille, elles ne seront véritablement éditées qu’en 1734 à Aix-en-Provence, avec l’autorisation de sa petite-fille, Pauline de Simiane.
Je pense sans cesse à Grignan, à vous tous, à vos terrasses, à votre belle et triomphante vue.
9 octobre 1689
Vous êtes une si bonne compagnie à Grignan, vous avez une si bonne chère, une si bonne musique, un si bon cabinet que, dans cette belle saison, ce n’est pas une solitude, c’est une république fort agréable, mais je n’y puis comprendre la bise et les horreurs de l’hiver.
Lettre à sa fille, 7 juillet 1680
C’est entre vos mains, ma chère enfant, que mes lettres deviennent de l’or. Quand elles sortent des miennes, je les trouve si grosses et si pleines de paroles.
Lettre à sa fille, 8 janvier 1690
Que vous êtes excessifs en Provence ! Tout est extrême : vos chaleurs, vos sereins, vos bises, vos pluies hors de saison, vos tonnerres en automne ; il n’y a rien de doux ni de tempéré.
Lettre à sa fille, 1er novembre 1679
